Cuisine de printemps
Dans la cuisine de la maison Gibel, les coeurs sont à la fête. On est las des rudesses d'hiver, las des confinements autour du poêle, et ce jour qui s'amenuise dans une douceur de printemps emplit chacun de gratitude.
Sur le fil des gestes quotidiens, le temps glisse au bout des doigts tirant l'aiguille, sans hâte, dans une fluidité paisible.
Des bouffées d'arômes soulèvent le couvercle de la marmite. Ce sera fête, demain, à l'heure de la soupe. Quelques herbes précoces aviveront de leur amertume la fadeur des panais et des pommes de terre qui viendront fondre sur la langue, assouplis par la saveur grasse d'un morceau de lard.
Madeleine Gibel hume ces parfums prometteurs. Mais au souper, ce soir, on se contentera de matefaims. Le grésillement des oignons sera bientôt l'annonce du repas.
Petit monde
Pour l'heure, revenant de ses rêveries gourmandes à l'ardoise posée devant elle sur la table de la cuisine, Madeleine boucle en tirant la langue une dernière lettre. "Et voilà !". La petite tend l'ardoise en triomphe aux deux femmes penchées sur leur ouvrage auprès de la fenêtre.
Florine et Catherine lèvent la tête d'un même mouvement. "Là, tout en haut, c'est mon nom. Madeleine. Et puis, en-dessous..." Et l'enfant ravit son public de ses prouesses d'écriture. La petite Louise aussi veut voir et s'enchante des traces sur le noir de l'ardoise, éclatantes, qui ont à dire tout le petit monde de la maison Gibel. Mais il manque papa, et le bébé Marie, qui est un peu le bébé de Louise car elle s'appelle aussi Louise. Madeleine n'y peut rien. Elle n'a pas eu assez de place sur l'ardoise. Demain, elle écrira les noms de papa et de bébé Marie. Pour aujourd'hui, c'est bien assez.
Ninna nanna dans la cuisine
Catherine, avec un sourire, promène son doigt tout en bas de l'ardoise en murmurant son prénom comme on doit le dire en français. Elle rit.
Madeleine aime ce rire, qui l'entraîne, entraîne Louise, entraîne même maman. C'est un rire fait pour oublier combien l'hiver a été long, un rire fait pour penser à des choses très gaies. Oui Madeleine aime ce rire.
La Piémontaise est arrivée à Modane au printemps dernier pour travailler à la ferme de l'oncle Charles, le grand frère de maman. La tante Adélaïde l'a envoyée à la maison pour s'occuper de Madeleine et Louise quand le petit frère Benjamin est mort en septembre et que maman est tombée tellement malade, et que papa était bien obligé d'aller à son travail. Et puis elle est restée, avec son bébé né dans la tempête d'hiver, et c'est bien comme ça. Parce qu'on l'aime bien, avec sa drôle de figure aux drôles d'yeux tout charbonneux, et son drôle de parler qui est celui de l'autre côté des montagnes, avec de drôles de mots qu'on ne comprend pas tous.
Oui, on l'aime bien Catherine. Avec ses rires, ses chansons, ses histoires, c'est comme si la vie était entière à nouveau, et lisse, et ronde, et sans rien de cassé, de blessant, de vide.
C'est bon de rire dans le crépuscule qui descend. Il est temps d'allumer la lampe et de cuire les matefaims. Catherine a repris son ouvrage en chantonnant une berceuse pour le bébé niché au fond du berceau qu'elle balance en rythme d'un mouvement du pied.
Modane s'endort
Dehors, le pas d'Ildefonse Gibel résonne. On va pouvoir se mettre à table et puis se coucher sans tarder. Mais lorsque la lune, tantôt, se lèvera sur le paysage paisible, Catherine ne dormira pas, tenue tard en éveil par ses pensées, toutes tournées vers ceux qui, en ce moment, peut-être, cheminent vers Modane à travers les montagnes. Que la Sainte Vierge les protège !
