Prologue sans paroles
Des pas dans la neige
La neige grince et craque avec ce crissement de meringue écrasée qui donne au silence une plénitude glacée.
Une silhouette sombre. Une ombre longue sous la lune. Un poing se lève et vient frapper le volet de la grand salle de l'école sous lequel filtre un rai de lumière.
Voici le maître qui sort en relevant le col de son manteau.
Deux silhouettes noires dans la neige, au coin de la rue. Pas d'autre son que le crissement doux des pas, et la lourdeur des soufles traçant des bouffées blanches dans la nuit. Et puis un geignement ténu.
Devant la mairie, le garde champêtre tape des pieds et glisse ses mains sous ses aisselles. Bon sang de bois, quel hiver ! Jamais vu un froid pareil à Modane. Ne restons pas dehors, je vous en prie, Monsieur le Maire nous attend.
Marie-Louise
De sous les plis et les replis de plusieurs châles de laine émerge une jeune femme menue, chargée d'un curieux paquet. "Eh bien, Mme Gibel, voyons ce que vous nous apportez-là pour les étrennes !"
Avec des gestes doux, la jeune femme pose son paquet sur le bureau du maire. Encore des châles à dérouler, et le minuscule visage d'un nouveau-né. Aussi vite que la feme ait fait pour déplier les langes et présenter l'enfant, puis tout replier enrouler refaire son chaud paquet de châles, le bébé s'est mis à hurler. "Voilà une petite qui ne manque pas de vigueur, au moins !"
De plume et d'encre
Monsieur le Maire a ouvert les registres.
"L'an mil huit cent soixante-onze et le deux du mois de janvier, à six heures du soir, pardevant nous, Gravier Emilien Paul Marie, remplissant en qualité de Maire les fonctions d'officier de l'état-civil de la commune de Modane..." Il poursuit, de sa belle écriture appliquée "... a comparu Pinet Florine, femme de Gibel Ildephonse. Et ça vous fait quel âge, Mme Gibel ? Trente ans ? Âgée de trente ans, donc, ménagère, domiciliée à Modane, nous sommes bien d'accord, n'est-ce pas ? Je poursuis. La petite est donc née chez vous ?
- C'est bien ça, Monsieur le Maire. Chez moi, hier.
- On peut dire qu'elle a bien choisi son jour. La plus belle tempête que j'aie vue de ma vie. Quelle heure ?
- Sur le coup de midi.
- Le jour d'hier, à douze heures du matin, reprend Monsieur le Maire. Père et mère, maintenant, dit-il dans un soupir. Toujours pas mariée, votre piémontaise ? Et le père ?
- Il est reparti en Piémont à l'automne.
- Enfant naturelle, donc. Nom de la mère ?
- Olivetti. Catherine.
Une bien petite chose
- Savez-vous que vous êtes bonne, Mme Gibel, d'avoir pris cette fille chez vous.
- Ah, Monsieur le Maire, je ne sais pas ce que nous serions devenus sans elle, avec mon pauvre Ildefonse et nos deux petites quand notre Benjamin est mort, et moi qui n'étais guère mieux que morte. Et puis elle travaille dur, et elle gagne sa vie. Elle est bonne couturière et ne manque pas d'ouvrage avec les ouvirers du tunnel. Si on ne s'aide pas, entre pauvres gens...
- Vraiment, Mme Gibel, je le dis comme je le pense, vous êtes une brave personne. Et comment l'appellons-nous, cette petite chose ?
- Marie Louise, Monsieur le Maire
- Marie Louise, donc. Si vous pouviez faire taire cette enfant. "Ces déclarations et présentation faites en présence de..."
Florine Gibel secoue doucement le petit paquet vagissant. La plume grince sur le papier. Monsieur le Maire s'applique sur ses pleins et sur ses déliés et copie avec soin dans le deuxième registre ce qu'il vient d'inscrire dans le premier. Monsieur l'instituteur et le garde champêtre signent au bas de ce premier acte de naissance de l'année 1871 à Modane.
Florine ne signe pas. Elle ne sait pas écrire. Mais dans ses bras, Marie-Louise s'est endormie.