Le serment sur la montagne...
16 août 1869. A Germagnano, la festa di San Rocco déploie ses fastes de robes à manches bouffantes, de châles à franges et de gilets brodés. Les musiciens ont pris place, gigues, courantes et valses vont bientôt dérouler leur mélodies sautillantes dans les rues rafraîchies par un vent de montagne.
Du bout de la grand rue, deux jeunes filles se hâtent vers les danseurs. Joues rouges, fronts humides et jupes relevées sur des souliers poussiéreux. Un parfum d'herbes et de peau tiède flotte autour d'elles. Un parfum ramené de là-haut, de tout en haut de la crête où elles se tenaient côte à côte voici quelques instants, les yeux rivés sur la douceur d'un paysage bien-aimé des Valli di Lanzo, leur pays.
Là-haut, dressées au bord de de la pente abrupte qui dévale vers le village, Maria Luigia et Maria Cattarina se sont penchées contre le vent, leurs robes de fête claquant comme des drapeaux jumeaux.
Inséparables depuis toujours, elles seront bientôt séparées et le savent.
Hier, elles ont toutes deux célébré leurs 23 ans, en ce beau jour où l'on célèbre une autre Marie.
Aujourd'hui, le prochain mariage de Maria Luigia vient d'être annoncé. Il sera célébré dans moins d'un mois, lors de la fête de San Grato. Le fiancé, c'est Gian battista. Il est travailleur et s'y entend pour gagner son pain. Et s'il n'a pas la main trop lourde, qui sait, la vie d'épouse ne sera peut-être pas trop amère.
Pour l'heure, Luigia et Cattarina emplissent leurs poumons de cet air montagnard qui semblent toujours avoir caressé la neige l'instant d'avant. Un air de première heure du monde. Un air à prendre au sérieux les serments. "Tu me promets, Cattrina ?"
Les deux jeunes filles cherchent des yeux le point de fuite dans le moutonnement bleu de l'horizon. "Tu me promets, Cattarina ?"
- Je te promets.
- Pas un printemps de plus ici ?
- Pas un printemps de plus.
Deux soupirs en choeur, un dernier regard au loin, et le chemin à redescendre, les oreilles emplies du roulis, pierre contre pierre, sous le pied, du froufrou, herbe contre herbe, dans le vent, de l'écho, joue contre joue, d'un serment. Pas un printemps de plus.
Au village, en passant devant l'église, leurs pensées battent au même rythme derrière leurs fronts graves. Mais, le bal a commencé. Luigia et Cattarina sont happées par la danse.
Le nozze di Luigia
On danse aussi beaucoup en ce 7 septembre 1869, jour de la fête de San Grato. C'est de bon coeur que Cattarina se laisse entraîner par son cavalier, un garçon de Castagnole. A sentir ces grandes mains chaudes enserrant sa taille, elle se prend à rêver à ce que pourrait être une vie de femme, ici, à côté de ce grand corps solide.
Voici la mariée, si belle. Faite pour un bonheur de toute la vie. Oui, une vie d'épouse ici, au village, c'est peut-être beaucoup de joie.
Luigia s'est approchée de Cattarina et l'enlace. Un murmure à l'oreille. "Tu n'oublieras pas ta promesse ? Pas un printemps de plus, souviens-toi..."
Non, je n'oublierai pas ma promesse. Tourner le dos à cette vie de femme servante, cette vie de misère. Ne pas se laisser prendre à de grandes mains chaudes qui vous font ployer doucement dans la danse. Oui, ces mains-là promettent du bonheur mais donnent plus souvent des coups. Des mains taillées pour le labeur et non pour la tendresse.
Au printemps, je m'en irai.
E tempo di partire !
Printemps 1870.
Luigia s'éveille avant l'aube. Quand on est une femme, on n'a pas le temps de se retourner, des mille tâches du quotidien au travail des champs ou de la vigne. Pas le temps de se retourner dans un nouveau corps aux seins déjà lourds, au ventre qui tire.
Aujourdhui, Cattarina s'en va. Elle non plus ne se retournera pas.

